Comment les économistes expliquent-ils les crises ? Une lecture de l’ouvrage de Paul Boccara Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital  Partie 1 : Les économistes ne se réclamant pas du marxisme

Marx a mis en lumière le caractère profondément contradictoire de l’économie capitaliste. Développant les analyses du troisième livre du Capital et allant au-delà, Paul Boccara a étudié comment les multiples événements qui affectent la vie économique – crises, récessions, cycles de moyenne ou de longue période, transformations structurelles… – s’expliquent en profondeur par des processus de suraccumulation et de dévalorisation du capital. Dans un ouvrage d’une grande richesse et d’une grande profondeur théorique [i], il a rendu compte de la façon dont sa recherche s’est nourrie d’une lecture approfondie de toute la littérature économique, des origines à la période la plus contemporaine. Il y étudie les auteurs appartenant à toutes les écoles de pensée en partant de la façon dont chacun a tenté d’expliquer les crises économiques : par l’excès de consommation, par son insuffisance, ou par la tentative « dualiste » de prise en compte de ces deux aspects. Il s’attache à repérer en quoi ces différentes approches, et la critique qu’on peut en faire, peuvent éclairer la recherche d’une analyse systémique des crises. Nous publions ici le premier de deux articles qui se sont confrontés au défi de la lecture de cet ouvrage comme guide d’une histoire de la pensée économique à propos des crises.

Les explications des crises qui figurent dans la littérature économique peuvent se résumer en deux types d’explications opposées. La première explication appuie son raisonnement sur l’insuffisance des profits qu’engendrent des salaires trop élevés, elle se résume ainsi : le coût du travail est trop élevé, cela baisse la compétitivité et donc les profits et si les profits sont bas, le système est en crise, on ne créée pas d’emploi, voire on licencie. La deuxième explication insiste au contraire sur l’insuffisance de la demande, en particulier de consommation et une répartition des richesses trop à l’avantage des profits, elle se résume ainsi : les salaires sont trop faibles, la demande de marchandises est insuffisante donc les entreprises n’investissent pas, ne produisent pas, cela pèse sur la croissance et créée des crises et du chômage. Ces deux visions structurent le débat économique sur les crises aujourd’hui : que ce soit en 2008-2009 lors de la crise des subprimes, la crise des dettes publiques qu’elle a engendré et récemment la crise dite du « Coronavirus ».

Ce débat, très actuel, existe depuis l’origine du capitalisme. Paul Boccara, dans son ouvrage « Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital », retrace l’histoire de la pensée économique sur l’interprétation des crises depuis l’avènement de l’économie politique moderne au XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Il classe ainsi les différents économistes en fonction des différentes explications qu’ils donnent aux crises du système capitaliste :

  • D’un côté, parmi les économistes qui fournissent une explication unilatérale des crises : les sur-consommationnistes qui mettent en avant l’excès de consommation contre l’investissement et les profits ;
  • et d’un autre côté les sous-consommationnistes, qui situent l’origine des crises dans l’insuffisance de la consommation et l’excès d’épargne et de profit.
  • enfin, les économistes qui tentent une explication dualiste de crises en articulant ces deux explications unilatérales.

Comprendre les crises est un enjeu fondamental de notre période comme l’exprime Paul Boccara dans l’introduction de son ouvrage : « Il ne suffit pas de décrire et de dénoncer ce monde de crises récurrentes. Il convient de chercher à l’expliquer, pour pouvoir le transformer et même s’émanciper un jour de crises de type catastrophique que nous connaissons ».

L’objectif de cet article en deux parties est de fournir une aide à la lecture de ce travail considérable en en facilitant la compréhension. Ainsi, le militant politique ou syndical qui lit ces pages, tout comme tout citoyen désireux de comprendre le monde économique, pourra y trouver des arguments pour alimenter sa réflexion et mener la bataille contre le capital. Cet ouvrage compte presque 1 000 pages, en deux volumes, d’histoire de la pensée économique sur la question des crises à la lumière de la théorie marxiste de la suraccumulation et de la dévalorisation du capital développée par Paul Boccara. Alors que le premier volume concerne les crises de moyenne période, le deuxième volume porte sur les cycles longs et les transformations de structures du capitalisme.

Pour chaque type d’explication, nous choisirons un auteur que nous avons estimé le plus représentatif. Néanmoins, il serait inexact de croire que ces différents auteurs soient parfaitement enfermés dans des « cases » homogènes et produisent des théories qui soient strictement séparées les unes des autres. Des liens étroits existent entre les différentes théories économiques. Cette classification permet simplement de parvenir à la compréhension de théories complexes. De plus, loin de définir des « bons » et des « mauvais » théoriciens, l’ouvrage de Paul Boccara permet de mettre en avant le fait que chaque auteur a contribué dans l’histoire de la pensée économique à rendre plus précise l’explication des crises.

Dans ce premier article, nous nous attacherons à mettre en évidence les analyses des crises proposées par des auteurs ne se réclamant pas du marxisme, classique ou plus contemporain, et à mettre en avant les intérêts réels de chacune de leur analyse mais aussi leurs insuffisances.

Dans un deuxième article, qui sera publié dans le prochain numéro d’Économie&Politique, seront alors développées les analyses des auteurs se réclamant du marxisme, de Marx aux auteurs contemporains. On trouve parmi eux les tenants des différentes interprétations unilatérales, surconsommationnistes ou sous-consommationnistes, des crises, et aussi des auteurs qui s’efforcent à une synthèse « dualiste » de ces interprétations. Nous verrons cependant que Marx amène une explication originale que les travaux de Paul Boccara ont continuée et renouvelée : les crises et les cycles qui rythment l’histoire du système capitaliste, régulé par le taux de profit, ont leur origine dans des processus de suraccumulation et de ce que Paul Boccara appelle la dévalorisation du capital.

Les économistes qui rejettent l’existence de crises de système

On doit remarquer en préalable que ce qui sert de socle aux courants actuellement dominants de la discipline économique, à savoir le modèle néoclassique, n’incite pas les économistes à faire des crises l’objet de leur étude. Ce modèle postule la possibilité, grâce à la libre concurrence, d’un équilibre général sur les marchés par lequel les prix équilibrent les quantités vendues et achetées.

Face à la récurrence pourtant, des crises, certains économistes relevant de ce courant vont alors admettre l’existence de « chocs » imprévisibles qui viennent perturber l’équilibre « pur et parfait ». Ces chocs, extérieurs au système, seraient de nature environnementale mais aussi politique.

William Stanley Jevons, un des principaux fondateurs de ce courant de pensée, montrait par exemple en 1871 que les taches solaires contribuaient à la variation des récoltes et ainsi entraînaient les fluctuations économiques (d’une économie reposant principalement sur l’exploitation agricole). Plus récemment, Finn Kydland et Edward Prescott, « prix Nobel » d’économie en 2004, développaient à nouveaux l’idée de chocs exogènes dans leur théorie des cycles réels : les fluctuations de l’activité économique résultent de variations aléatoires de la productivité des facteurs de production (travail et capital) entraînés par des « chocs technologiques » qui sont dus au hasard des inventions. Ce discours des « chocs » est repris par des libéraux qui imputent les crises aux politiques économiques contraignantes sur les entreprises (imposition du SMIC, de cotisations sociales, du Code du travail, etc.) qui empêcheraient l’établissement d’un équilibre. Aujourd’hui encore, c’est à un virus qu’on attribue le choc d’offre et de demande que nous avons vécu depuis 2020, alors que l’approche d’un retournement de conjoncture était perceptible dès 2019 [ii].

Soulignons cependant que des économistes fermement convaincus de la capacité de l’économie de marché à atteindre un équilibre général ont néanmoins apporté des contributions à l’explication des crises. Par exemple, Cecil Arthur Pigou, tout en continuant de « considérer, comme les fondateurs de l’économie néoclassique, que la tendance normale, en économie de concurrence pure, est celle conduisant à l’équilibre, sans crise ni fluctuations cycliques », a été conduit par les circonstances des années trente à prendre en compte « la question des crises périodiques et de la suraccumulation de capital qui s’y manifeste » (Paul Boccara, premier volume, p. 130). De son côté, à partir d’une interprétation des crises par la sous-épargne, Friedrich von Hayek permet d’« attirer l’attention sur le caractère crucial de l’évolution de la rentabilité des capitaux » (op. cit., p. 145).

En fin de compte, tous les courants de la pensée économique ont ainsi été à des degrés divers contraints de rechercher des explications économiques aux crises que la réalité met sous nos yeux.

Les économistes qui expliquent les crises par la sur-consommation ou la sous-épargne.

Certains économistes expliquent l’origine des crises par un excès de la consommation induit par un excès des revenus salariaux contre le profit ou contre l’investissement, qui va de pair avec une sous-épargne qui empêcherait d’investir.

Nous avons choisi David Ricardo comme exemple classique de ce « courant ». Après Adam Smith, c’est un auteur qui a posé les jalons de l’économie politique.

David Ricardo est un économiste anglais du XVIIIe siècle. Dans son ouvrage « Des principes de l’économie politique et de l’impôt » écrit en 1817, il explique que la diminution progressive des profits, corrélativement à un excès des salaires, rend impossible la poursuite de l’accumulation du capital et la croissance économique. Son exposé peut être résumé ainsi : Avec l’accroissement de la population, progressivement, les terres mises en culture pour augmenter la production sont des terres de moins en moins fertiles. Sur ces terres, pour extraire la même quantité de produit, il faut davantage d’heures de travail. Les coûts de production augmentant, le prix des produits agricoles augmentent. Pour Ricardo, le niveau des salaires va alors augmenter car celui-ci suit l’augmentation des prix des produits de subsistance. Comme la valeur ajoutée, qui est la valeur créée par le travail, se partage entre profit, salaires et rente des propriétaires des terres, la part des salaires dans la valeur ajoutée augmente au détriment des profits. Ce processus se répète jusqu’en ce qu’il ne soit plus avantageux pour les détenteurs des moyens de produire de poursuivre l’accumulation du capital. C’est la théorie des rendements décroissants qui conduit à une suraccumulation, comme nous le dirions aujourd’hui, c’est-à-dire une situation où le capital supplémentaire valorisé (engagé dans la production) produit un taux de profit nul et une croissance économique nulle également. C’est la marche vers l’état stationnaire.

Marx, qui lit Ricardo et s’appuie sur une critique de ses théories pour établir à son tour une théorie explicative du capitalisme, reconnaît, comme Ricardo et les autres économistes de l’école « classique », que le travail humain est à l’origine des richesses économiques à partir des produits de la nature [iii]. Néanmoins, Ricardo ne voit que l’insuffisance des profits pour expliquer les crises. Une sous-consommation est impossible pour lui : il suit ce qu’on appelle « la loi de Say » selon laquelle toute production doit nécessairement trouver un débouché étant donné que tous les revenus distribués sont nécessairement utilisés pour consommer et investir. Karl Marx et John Maynard Keynes feront la critique la plus connue de cette loi en s’appuyant sur les faits et l’existence de crises récurrentes [iv].

Ultérieurement, Ricardo admet aussi que l’accroissement des salaires pousse les capitalistes à remplacer les travailleurs par des machines. Cela pourrait être un point de rencontre avec les théories sous-consommationnistes et permettre de dépasser les deux explications unilatérales : en effet, cela permet de montrer comment le système économique capitaliste, en rejetant les travailleurs dans le chômage, engendre une baisse des revenus du plus grand nombre et une insuffisance de la demande (tandis que l’accumulation de moyens de production matériels de plus en plus coûteux accroît encore l’excès de capital). Mais Ricardo ne va pas jusque-là car, pour lui, ce n’est pas le chômage mais le manque de main-d’œuvre qui est problématique. La substitution des travailleurs par des machines permet alors de freiner la demande de main-d’œuvre qui devient très importante avec l’augmentation de la production car « l’accumulation est souvent si rapide que le capital ne saurait trouver assez de bras à employer » (Principes, t.1, chapitre V). Il ne fait pas de l’opposition entre travail mort, accumulé, et travail vivant le coeur des contradictions du capitalisme et des crises, comme le fera Marx.

Les économistes qui expliquent les crises par la sous-consommation ou la sur-épargne.

D’autres économistes établissent au contraire que les crises sont dues à une insuffisance de la consommation induite par l’insuffisance des revenus salariaux et un excès de profit et d’épargne.

C’est une analyse récurrente d’économistes se réclamant de « gauche », encore aujourd’hui. Plusieurs économistes peuvent être rangés dans cette catégorie. Pour les nommer sans les développer ici, nous pourrons évoquer Sismonde de Sismondi ou encore Thomas Malthus.

Nous avons néanmoins choisi un économiste contemporain, afin de montrer l’actualité de ce débat entre sur-consommationnistes et sous-consommationnistes : Paul Krugman.

Paul Krugman est professeur d’économie à l’université de Princeton, « prix Nobel[v] » d’économie en 2008. Il a publié en 2009 un livre intitulé « Pourquoi les crises économiques reviennent toujours ? ». Dans celui-ci, il dénonce une incapacité des politiques économiques, guidées par des économistes libéraux et trop centrées sur les politiques de l’offre, d’empêcher le retour des crises récurrentes du système économique. Pour lui, aujourd’hui « le monde titube d’une crise à l’autre, toutes ces crises posant de façon insistante la question du maintien d’une demande suffisante »[vi]. En effet, pour cet auteur, le monde économique et politique s’est progressivement converti à la croyance en la fin des récessions. Par exemple, le krach de 1987 aux États-Unis a été aussi violent que celui de 1929, mais n’a pas eu de conséquences aussi désastreuses sur l’activité économique et donc l’emploi. À partir des années 1960, les économistes se sont progressivement intéressés aux questions d’une croissance durable par le progrès technique sans chercher à consolider les théories de la demande. On assiste à partir des années 1970 à la montée de détracteurs des politiques de la demande jugées comme mauvaises car créatrices d’inflation et de dettes. À partir des années 1980, les États mettent donc en place l’austérité plutôt que des politiques de soutien à la demande. Le pouvoir d’achat est ainsi délaissé, minant la consommation au profit des spéculateurs et créant ainsi, dit-il, des crises. C’est ainsi qu’il explique que les crises reviennent de manière récurrente, entraînant inégalités, paupérisation, chômage, misère.

Cette explication des crises reste ainsi très superficielle. Dans un premier temps, les crises seraient liées à une défaillance intellectuelle d’économistes qui ont délaissé l’observation précise des faits économiques et auraient oublié les politiques macroéconomiques de soutien à la demande, plutôt que l’expression des contradictions qui sont au cœur de la régulation du système capitaliste lui-même. Pourtant, les politiques néolibérales, la dérégulation des marchés financiers et l’austérité servent des intérêts précis des capitalistes qui recherchent un taux de profit maximal en un moment où une suraccumulation de capital rend les politiques de demande de moins en moins efficaces de ce point de vue. P. Krugman n’évoque ainsi pas les rapports des classes sociales dans l’entreprise[vii]. De plus, pour comprendre d’où viennent les crises, il est nécessaire de s’interroger sur la production et donc sur l’offre, pas seulement la demande : qu’est-ce qui est produit ? Dans quelles quantités ? Dans quel but ? Avec quels critères quant au choix des techniques mises en œuvre, quant aux choix d’embauche, de formation, de recherche ? Le chômage, la précarité et les bas salaires qui leur sont associés ont leur origine dans le type de croissance de la productivité caractéristique des gestions inspirées par la rentabilité capitaliste qui recherchent tous les moyens de faire baisser le coût du travail. Nous n’avons pas de meilleurs exemples que celui actuel : la pandémie n’a pas été la cause de la crise économique qui s’est déclarée en 2020, elle a précipité l’éclatement de contradictions qui se manifestaient déjà dans la conjoncture au moment où le virus est arrivé. Quand nous ne produisons pas assez de lits d’hôpitaux, de respirateurs, de masques, de vaccins, etc. parce que cela n’est pas considéré comme assez profitable pour les capitalistes, nous ne pouvons pas éviter une crise économique quand une pandémie se répand. Enfin, la crise écologique nécessite aussi d’interroger la production. Keynes, dont Krugman se réclame, avait une vision bien plus profonde des causes de l’insuffisance de la demande globale.

Néanmoins, il faut reconnaître à Krugman de participer à la résurgence des analyses de la demande dans la théorie économique dominée par les analyses de l’offre et qui sont reprises sur le plan médiatique (baisse du « coût du travail », recul de l’âge de départ à la retraite, etc.). Réaffirmer que l’insuffisance de la demande contribue aux crises est une partie de l’explication des crises.

Les économistes « dualistes » tentent de dépasser les deux approches unilatérales des crises.

John Maynard Keynes est un économiste que Paul Boccara classe chez les dualistes, c’est-à-dire ceux chez qui coexistent des approches sur-consommationnistes et des approches sous-consommationnistes. En effet, Keynes est plutôt connu pour son analyse de l’insuffisance de la demande à l’origine des crises. Mais, contrairement à la vulgarisation qui en est faite, les crises économiques sont également pour lui le résultat d’une baisse de ce qu’il nomme l’efficacité marginale du capital.

On retiendra de Keynes l’explication des crises par l’insuffisance de la demande effective. Mais celle-ci provient à la fois de la consommation et de l’investissement des entreprises. En cas de crise, il y a une insuffisance de l’ensemble, ce qu’il nomme la demande globale. Contrairement à Say et Ricardo qui ont soutenu que l’offre crée sa propre demande, Keynes apprécie le commentaire de Hobson [viii] selon lequel, « bien qu’on ait la possibilité d’acheter, il est possible qu’on préfère ne pas l’utiliser » (John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936, note p. 45) [ix].

En premier lieu, la consommation dépend de la « propension à consommer ». Mais celle-ci est différente en fonction de la catégorie du ménage : les catégories les plus aisées consomment une faible part de leur revenu et épargnent le reste, tandis que les catégories modestes dépensent entièrement leur revenu en consommation. Mais ce sont les catégories les plus modestes qui sont touchées par les politiques de baisse, ou de limitation, des salaires. L’insuffisance de la consommation qui en découle est à l’origine d’une surproduction de marchandises invendues qui entraîne une contraction de la production et une montée du chômage. Toutefois, l’analyse de Keynes ne se limite pas à cela. L’insuffisance de la consommation pourrait en effet être compensée par l’autre composante de la demande globale, l’investissement. Mais l’incitation à investir est liée à la consommation qu’anticipent les entreprises : la sous-consommation entraîne une désincitation à investir. Les entreprises anticipent une rentabilité moindre du capital mis en valeur par la diminution de la consommation et donc investissent moins.

De plus, l’investissement dépend de la comparaison entre le taux d’intérêt et ce qu’il appelle l’efficacité marginale du capital. En effet, quand un détenteur de capitaux investit, il cherche à obtenir un « retour sur l’investissement ». L’efficacité marginale du capital désigne « la relation entre le rendement escompté et le coût de production d’une unité supplémentaire de ce capital »[x], c’est-à-dire une approximation du taux de profit du capital additionnel. Or, si l’efficacité marginale du capital est inférieure au taux d’intérêt, qui fixe une sorte de norme de rentabilité pour l’ensemble des capitalistes, alors la rentabilité du capital est insuffisante et l’entrepreneur capitaliste n’est pas incité à investir et donc créer des emplois [xi]. Keynes parle d’une efficacité marginale du capital en baisse comme explication des crises qui reviennent de façon cyclique dans le fonctionnement de l’économie capitaliste.

Paul Boccara précise ensuite la critique de Keynes : « Une optique superficielle de la surproduction l’emporte à ce stade de son analyse : c’est la réalisation par la vente de la production qui détermine le profit, dont l’insuffisance entraîne la réduction de l’emploi ». En effet, la réalisation du profit chez Keynes est renvoyée principalement au moment de la vente des marchandises, et non au moment de la production. En réalité, l’origine du profit ne se situe pas dans la vente des marchandises mais bien au moment de la production de celles-ci, au moment où les producteurs produisent la valeur ajoutée dont une partie est ensuite appropriée par le détenteur des moyens de production sous forme de profit. Keynes traite la baisse de l’efficacité marginale du capital à la veille des crises comme un fait empirique et il n’en donne pas – à la différence de Marx – une explication liée aux contradictions de l’accumulation du capital. En cela il manque à Keynes une analyse plus dialectique qui fait de la production capitaliste et sa réalisation sur les marchés un tout qui permet d’expliquer l’existence du profit capitaliste, la tendance à l’excès d’accumulation de capital matériel en vue d’augmenter le taux d’exploitation, et la baisse du taux de profit dans les crises.

Keynes évoque la suraccumulation « parfois en termes assez proches de Marx » (Boccara, p.347), mais dans expliquer son origine et le fait qu’elle est « nécessaire » dans le capitalisme. Il considère la possibilité d’un excès des moyens matériels accumulés comme « un mal secondaire dû uniquement à des erreurs de prévision ». En effet, cette suraccumulation, selon lui, pourrait être évitée par des anticipations plus précises de la demande par les détenteurs des capitaux. L’excès de capital, qu’il envisage comme périodique, peut ainsi être géré en acceptant quelques pertes et avec une intervention de l’État. Il refuse de considérer cela comme un « mal essentiel » qui prend sa source dans l’élévation du taux d’exploitation du travail salarié.

La critique de chacun des auteurs ci-dessus a été réalisée à l’aune des travaux de Marx et des auteurs qui ont renouvelé son analyse. Ainsi, pour rendre cette critique plus explicite, dans la deuxième partie de cet article, publiée dans le prochain numéro d’Economie et Politique, nous nous attacherons à vulgariser l’explication des crises réalisées par les auteurs se réclamant du marxisme. Nous verrons, comme annoncé en introduction, que ceux-ci peuvent se rattacher à des explications unilatérales ou dualistes des crises.

Pour résumer

  • Donner une explication claire et rigoureuse des crises économiques est un défi que les différentes écoles de pensée économique ont cherché à relever depuis les débuts du capitalisme.  
  • Les analyses sur-consommationnistes expliquent les crises par l’excès des salaires qui pèserait sur les profits et réduirait l’incitation à investir des entrepreneurs. Ils négligent l’effet négatif sur les taux de profits qu’exerce la limitation des salaires par l’accumulation de capital matériel au détriment de travail vivant.  
  • Les analyses sous-consommationnistes insistent sur l’insuffisance de la demande finale mais négligent le rôle du taux de profit, régulateur central du système, comme guide des choix de production, d’emploi, de formation et de recherche.  
  • L’analyse « dualiste » de Keynes prend en compte à la fois l’insuffisance de la demande effective et le rôle déterminant de l’efficacité marginale du capital dans l’incitation à investir ; elle ne donne cependant pas d’explication fondamentale des tendances contradictoires qui régissent les évolutions du taux de profit sous l’effet de l’accumulation de capital matériel pour augmenter le taux d’exploitation.  

[i] Paul Boccara, Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Paris, Delga. Premier volume : Analyse fondamentale et des bases des crises cycliques de moyenne période, 2013 ; Deuxième volume : Crises systémiques et cycles longs, transformations du capitalisme jusqu’aux défis de sa crise radicale, 2015.

[ii] Alain Tournebise et Frédéric Boccara, « Le coronavirus précipite la crise, il ne la cause pas ! », Note des Économistes atterrés, 13 mars 2020, http://www.atterres.org/article/le-coronavirus-pr%C3%A9cipite-la-crise-il-ne-la-cause-pas

[iii] Cependant, à la différence de Ricardo, Marx prend soin de distinguer la valeur d’échange des marchandises, telle qu’on l’observe dans les échanges concrets (en particulier, le prix des marchandises est l’expression de la valeur d’échange en monnaie), et la valeur, reflet du temps de travail socialement nécessaire pour la production de chaque type de marchandise ; Les rapports de valeur régulenten moyenne, et sur le moyen terme, les rapports des valeurs d’échange.

[iv] Marx, Keynes, et d’autres auteurs soulignent qu’une somme d’argent peut être thésaurisée, c’est-à-dire qu’elle n’est pas dépensée au moment où elle est reçue. Ils soulignent également qu’à l’inverse des dépenses peuvent être faites à crédit, c’est-à-dire avant d’avoir reçu le revenu qui permettra de les payer.

[v] On sait que le jury Nobel ne décerne pas de prix en économie. Le « prix dit Nobel d’économie » est décerné par la Banque de Suède.

[vi] Paul Krugman, Pourquoi les crises reviennent toujours, édition française, Seuil, 2009.

[vii] Du moins, s’il les évoque, c’est seulement sous l’angle de la répartition des revenus entre salaires et profits, sans voir l’accumulation de capital à rentabiliser.

[viii] Citant Alfred Marshall.

[ix] Keynes explique que la loi de Say est équivalente à l’hypothèse qu’« il n’existe rien de pareil au chômage involontaire » (Théorie générale), p. 45.

[x] John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie, 1936, p153

[xi] Pour Keynes, l’emploi est fonction de la demande effective et donc de l’investissement.